Voyage en écriture : Les « mots choisis » de Julia Deck et Sandrine Mercier

Deux livres. Deux voyages en écriture, réalisés – en partie au moins – aux Incorrigibles à Montreuil. Un roman : Le triangle d’hiver, de Julia Deck. Un livre de portraits, textes et images : Ils sont partis vivre ailleurs – 28 portraits d’expatriés, de Sandrine Mercier et Michel Fonovich (1).

Le Triangle d'hiver

Ils sont partis vivre ailleurs

 

 

 

 

 

 

 

 

Plus enquêtrice que rédactrice, Sandrine a jeté son oralité de femme de radio sur le papier, en confiant à son co-auteur le soin de marquer de sa plume la galerie de portraits. Secrétaire de rédaction « obsessionnelle », quand elle n’écrit pas de fictions, Julia, la romancière, s’est employée à créer du suspense dans un récit où, « il ne se passe presque rien« , afin d’éviter que son lecteur ne lâche le petit parallélépipède rectangle à la page 12.

©Laurent Hazgui

Sandrine Merci ©Laurent Hazgui

De quoi avez-vous besoin pour vous lancer dans l’écriture ?

Sandrine Mercier : De m’appuyer sur un ressort, sur ce qui m’a particulièrement intéressé lors de la rencontre avec la personne. Ecrire un portrait, c’est raconter une histoire en choisissant un angle, un trait de la personnalité. Parfois plusieurs jours se passent jusqu’à ce que le plan du papier me saute aux yeux et que j’entrevois une histoire avec un début, un milieu et une fin.

Julia Deck : Un point de départ et une vague intuition de la fin. Mais je n’ai aucune idée de ce que sera le corps du livre.

Sandrine : J’ai horreur d’écrire. C’est même très compliqué pour moi. L’écriture radio n’est pas du tout la même que celle d’articles de presse ou de portraits comme ceux de ce livre. J’ai tendance à écrire trop sec et à rallonger la sauce après. J’ai du mal avec le liant pour passer d’une idée à l’autre. Mes textes sont trop dans l’oralité. Pour la radio, j’écris en parlant. La notion de « mot choisi » me parle en radio. Il faut que ce soit court, que je dise beaucoup de choses. Aussi, je vais plutôt dire « se ruer » que « partir précipitamment », par exemple.

Julia : Je me retrouve dans ce que tu dis au sujet du mot choisi. Mon souci est d’être simple, précise, avec le moins d’adverbes et d’adjectifs possibles. Lorsque les personnages me sont devenus suffisamment familiers, certains passages peuvent s’écrire facilement, mais, la plupart du temps, c’est très laborieux. Parfois j’ai l’impression qu’écrire, c’est surtout couper. J’enlève ce qui n’apporte ni information, ni sensation. D’une page, il peut ne rester qu’une phrase, car le travail porte aussi beaucoup sur le rythme.

Sandrine : Le style est nécessaire pour que le lecteur puisse entrer dans l’univers d’un livre. J’ai co-écrit celui-ci, comme le précédent, avec Michel Fonovich, un homme de l’écrit. Son style est bien plus enlevé que le mien. Nous nous sommes partagés l’écriture des portraits puis Michel a tout remis d’aplomb et imprimé la marque de sa plume. Je suis plus impliquée dans la recherche des portraits en amont.

La recherche, l’enquête journalistique… Avant d’écrire ce roman, Julia, tu es partie en repérage dans les villes portuaires où évolue ton personnage principal, comme un journaliste en reportage, notant les détails pour inscrire le récit dans le réel. Est-ce une déformation professionnelle de SR (secrétaire de rédaction), ton métier quand tu n’écris pas de fictions ?

Julia Deck ©Hélène Bamberger

Julia Deck ©Hélène Bamberger

Julia : Je ne suis pas rédactrice de presse, mais secrétaire de rédaction, c’est-à-dire celle qui vérifie l’information dans un papier. Lorsque j’écris, j’ai l’impression que je suis ma propre SR. Et il me semble qu’un bon SR doit être obsessionnel. Il vérifie que l’information correspond à la réalité. Mes livres travaillent la géographie, il y a effectivement beaucoup de détails topographiques ou toponymiques dans Le Triangle d’hiver. Si je chiffre la longueur d’un quai, je veux que cela corresponde à la réalité. Et si ce n’est pas le cas, il est important que cela relève d’un choix, pas d’une erreur.

Sandrine : Tu as un style très particulier et ton livre repose sur une ambiance…

Julia : En tout cas, je l’espère. L’enjeu du livre, c’était d’arriver à créer un suspense à partir du moment où il ne se passe presque rien. Cela repose donc beaucoup sur l’atmosphère.

Toi qui relis beaucoup de papiers, Julia, quel est le style journalistique que tu apprécies le plus ?

Julia : La plupart du temps, celui qui ne se voit pas. Une écriture factuelle qui s’efface au profit de l’information, mais qui est en fait très travaillée pour aboutir à ce résultat. Cela dit, il y a évidemment des journalistes qui ont une écriture très personnelle et remarquable.

Qui est votre premier lecteur ?

Sandrine : Après Michel, qui travaille mes textes, la personne dont on fait le portrait est le premier lecteur, afin qu’elle puisse corriger des informations ou des paroles mal interprétées.

Julia : Mon éditrice, qui lit l’ensemble du roman lorsque j’ai le sentiment d’avoir terminé. Je ne fais jamais lire en cours d’écriture.

Le journaliste se doit de penser à son lecteur en écrivant un papier. Penses-tu au tien lorsque tu écris un roman, Julia ?

Julia : Je pense à lui parce que j’ai envie qu’il me suive. Je me préoccupe donc de la manière d’accrocher un lecteur imaginaire, qui peut prendre tels ou tels contours. Si tu cherches à être publié, c’est quand même que tu espères être lu, que ton livre produise un effet sur d’autres, de préférence positif. Le pire étant l’indifférence, le lecteur qui abandonne ton livre à la page 12…

 Propos recueillis par Isabelle Maradan

A vos casques…

> Julia Deck a présenté son deuxième roman sur France Culture cet été.

« Allo la planète » sur le Mouv a reçu récemment Sandrine Mercier & Michel Fonovich et quelques-unes des personnes dont ils ont fait le portrait.

 

(1) Sandrine Mercier est rédactrice en chef du magazine de voyages A/R et journaliste à RFI (Radio France Internationale) et Michel Fonovich est le directeur de la publication d’A/R.

1 commentaire

Classé dans La vie des Incorrigibles

Une réponse à “Voyage en écriture : Les « mots choisis » de Julia Deck et Sandrine Mercier

  1. Ils sont partis vivre ailleurs : Super livre, je conseille fortement!

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