« La pige et la précarité : un couple (vraiment) parfait ? » (2)

Chercheure en sciences de l’information et de la communication au laboratoire GRESEC (Groupe sur les Enjeux de la Communication), Faïza Naït-Bouda vient de décrocher son doctorat à l’Université Stendhal-Grenoble 3. Titre de sa thèse : « Reconfiguration du champ journalistique et logiques sociales : Enjeux d’une représentation des journalistes pigistes en précaires ». Deuxième partie de son interview présentée, la semaine dernière, dans le blog des Incorrigibles autour du « couple » pigiste/précarité.

Les pigistes sont-ils de simples « victimes » (expiatoires) de l’univers journalistique ? Parviennent-ils à se mobiliser pour faire valoir leurs droits?

Les journalistes pigistes, qu’ils soient partie prenante d’une dynamique collective ou non, font preuve d’une forte propension à la régulation et au renversement de la contrainte. Ils recèlent, en la matière, de multiples tactiques dans leurs pratiques au quotidien,  notamment dans la gestion des relations avec les employeurs. Contrairement à ce qui est généralement décrit, les pigistes ne subissent pas les transformations, mais ils y participent, voire même de front. Ce sont des acteurs à proprement dit. Rappelons que ce sont eux qui ont soufflé à Jacques Cressard le projet de loi (1974) qui portera le nom du député et qui initiera leur reconnaissance professionnelle et salariale. De multiples initiatives contemporaines dont ils sont les instigateurs le montrent également ; l’Atelier des Médias à Lyon, l’association Profession Pigiste, les collectifs de journalistes pigistes qui dépassent le seul plafond du partage des ressources, les apéros pigistes, ….  Toutes ces initiatives sont nées de la seule bonne volonté de ceux qui s’y investissent, sans répondre à une prescription institutionnelle. Même le Pôle Pigiste du SNJ est né de la proposition de journalistes pigistes syndiqués. De l’instabilité peut aussi naître l’impensé. Il faut aussi préciser que l’expansion d’Internet a donné lieu à la formalisation d’une communauté imaginée à partir de laquelle le « nous » s’est substitué au « je », sans  nécessiter la participation active de chacun. On y trouve un espace où l’on rend public ce qui était auparavant inimaginable de médiatiser à grande échelle. Les jurisprudences notamment, qui contribuent à faire prendre conscience de la réelle portée de la présomption salariale et à rappeler, peut-être aux journalistes pigistes en premier lieu, que le journaliste pigiste n’est juridiquement pas indépendant, mais un salarié.

Pensez-vous que l’on puisse réellement être pigiste par choix?

Naturellement. Comme on peut l’être par défaut. De nombreux journalistes pigistes stipulent qu’un temps d’apprentissage est nécessaire pour maîtriser les « ficelles » de la pige. C’est pendant ce laps de temps qu’ils arrivent notamment à se défaire de l’injonction sociale à la norme de la « stabilité ». D’après mes observations, il semble qu’il existe deux phases particulièrement critiques de la pratique de la pige qui correspondent à des phases de remise en question. D’une part, la phase d’insertion en début de carrière où la pige constitue une sorte de « rite initiatique » du métier et qui peut se traduire par une désillusion et/ou un désir fort de légitimation (à plus forte raison pour les sortants de formation reconnue). D’autres parts,  la phase de (pré)fin de carrière marquée par une lassitude, puis par un désengagement. Ce cycle n’est pas propre au journalisme, et encore moins à la pratique de la pige, mais est vérifiable dans d’autres professions. Mais paradoxalement, lorsque l’on questionne ces journalistes qui envisagent la pige comme une mise au banc à propos de leur disposition à accepter un CDI classique, ils tergiversent, et beaucoup finissent par concéder qu’ils vivraient difficilement un retour à la « norme » dans un cadre de pratique restrictif, à moins que ce ne soit pour « le canard idéal », selon leurs propres termes . Quand aux revenus, nombreux sont ceux qui les mettent en balance avec leur « liberté ». Un journaliste à la pige peut aussi déclarer pratiquer la pige par défaut à un moment donné, et par choix à un autre moment, au gré des fluctuations desdits revenus. Les positionnements évoluent parallèlement aux trajectoires. La manière d’appréhender la pratique du journalisme à la pige peut également dépendre de l’origine socio-culturelle du pratiquant et/ou de son parcours biographique. Il n’existe pas de règle, ni de constance. Cette approche binaire de la pige comme modalité de pratique choisie ou subie est mathématiquement réductrice, mais elle a le mérite de poser la question des facteurs qui font qu’elle puisse être objet de souffrance ou de difficulté.

Soyons provocateurs. La pige est-elle l’avenir du journalisme (de la crise du journalisme)? 

La question sous-entend que la pige pourrait devenir l’unique modalité de pratique du journalisme. Tenter d’y répondre reviendrait à spéculer sur de nombreux domaines, économique, socio-culturel, politique ou juridique, à l’échelle nationale et au-delà. Ce qui est sûr, c’est que la pige est une part du passé et du présent du journalisme. Au regard de l’histoire du journalisme et des journalistes, le discours de la « crise » est une antienne bien connue depuis plus d’un siècle et si l’on se fie aux discours ambiants, la crise est permanente et omnipotente. On finirait presque par croire qu’elle est autonome. Sans parler de crise, si la pige a gagné en nombre de pratiquants depuis le début des années 1970, cette recrudescence a découlé de l’évolution des modulations socio-économiques, certes, mais également des transformations socio-politiques (les lois réglementant le CDD, l’intérim et le temps partiel ont été adoptées entre 1970 et 1978 ; le loi Cressard en 1974…) et socio-culturelles (en lien avec le mouvement de « démocratisation » de l’université ). L’externalisation n’est pas nouvelle et ce serait faire preuve d’une prétention prophétique que de se prononcer sur la tournure de son développement, comme sur ces questions du devenir de la pige et du journalisme. C’est, en outre, vous, journalistes, qui nous fournirez la réponse du devenir de votre métier et de ses modalités d’exercice.

Recueilli par Eric Delon

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Classé dans La vie des pigistes

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