« Associer pige et précarité : un raccourci paresseux » (1)

Chercheure en sciences de l’information et de la communication au laboratoire GRESEC (Groupe sur les Enjeux de la Communication),Faïza Naït-Bouda vient de décrocher, fin novembre 2012, son doctorat à l’Université Stendhal-Grenoble 3. Titre de sa thèse : « Reconfiguration du champ journalistique et logiques sociales : Enjeux d’une représentation des journalistes pigistes en précaires ». L’interview en deux parties, présentée, ici, dans le blog des Incorrigibles, tente d’interroger les fondements du couple pigiste/précarité.

Contrairement à certaines idées reçues vous expliquez dans votre thèse que la « figure » du pigiste est loin d’être récente ?

Ce que l’on qualifie de « pige » en presse écrite depuis le milieu du XXe siècle, et que l’on désignait auparavant de « collaboration multiple » au début du même siècle, trouve ses sources antérieurement à l’expansion du salariat en France dès la fin du XIXe siècle. La « pige » est même présente depuis la genèse du métier. L’exemple des écrivains-journalistes du XIXe siècle, acteurs majeurs du journalisme de l’époque qui ont largement contribué à fonder la mythologie de la profession, nous apprend que la pratique « dispersée » du journalisme était non seulement la règle, mais qu’elle était valorisée. Ce qui explique que l’introduction de l’ « indigne » salariat, pour reprendre les mots du sociologue Robert Castel, dans les rédactions d’alors fut violemment décriée par ces acteurs épris de liberté et qui voyaient en la subordination, a fortiori contractualisée, un assujettissement au pouvoir économique et politique, et une confiscation de leur jouissance d’expression, de mobilité et de temps. Le salariat, corollaire de l’industrialisation massive de la presse écrite, allait à l’encontre des valeurs bourgeoises, caste à laquelle appartenait la majorité des pratiquants du journalisme de l’époque. Au début du XXe siècle, période où le salariat en France est encensé et plébiscité, notamment sur l’impulsion du mouvement ouvrier, les collaborations multiples deviennent les « tares de la presse » et le collaborateur multiple, un nuisible. En définitive, au fil du temps, la vapeur s’est renversée : tout ce qui ne s’apparente pas aujourd’hui au salariat type est désormais pointé comme une anomalie, comme un dysfonctionnement.

En quoi l’utilisation systématique du terme de précarité lorsqu’on évoque les pigistes (et partant, les journalistes) vous semble-elle inappropriée ?

Le terme de « précarité » revient couramment pour décrire tout ce qui ne s’apparente pas à l’idée du salariat type que l’on se fait communément :  un contrat à temps plein à durée indéterminé avec un employeur unique. C’est ainsi que la pige est dépeinte dans les discours autour de ce que les professionnels, comme certains scientifiques d’ailleurs, qualifient de « crise » de la presse et du journalisme. Un chercheur est allé jusqu’à formuler la phrase « ils sont pigistes, donc précaires ».Il faut d’abord s’entendre sur le sens de ce que l’on désigne de « précarité » et ceux que l’on pointe comme « précaires ». Parle-t-on de précarité ressentie et subjective, matérielle, sociale, etc. ? La précarité est un terme qui bénéficie d’une audience démesurée depuis le début des années 1980 dans les discours politiques et médiatiques et il est usité dans des domaines de la vie sociale très différents et toujours plus nombreux, sortant même du cadre du champ du travail. Le spectre de la précarité semble couvrir des populations qui se situent parfois aux antipodes de la hiérarchie sociale. J’entendais hier soir au journal télévisé, un présentateur relater le cas d’une mère de famille au chômage qui en était réduite à vendre ses organes pour contrevenir, selon les dires du journaliste, à sa « précarité extrême ». Fut un temps, on aurait franchement oser parler de pauvreté. La précarité, comme la crise d’ailleurs, sont des composantes d’une novlangue qui aboutit à un retournement du sens des mots pour finir par « euphémiser » la réalité et freiner tout élan critique. Les mots ont leur importance et je crois que l’abus d’expressions bien-pensantes nuit à bien penser.

Les plans sociaux à répétition dans les journaux, les tarifs de piges qui ne cessent de s’effondrer, ceci correspond tout de même à une réalité, non?

Dans le cas des journalistes, on peut observer que les usages du terme tendent vers l’idée d’une « prolétarisation » ou d’une « paupérisation », deux notions qui renvoient aux classes pauvres. Dans l’antiquité romaine, les prolétaires correspondaient à la dernière classe des citoyens, soit ceux qui ne disposent d’autre bien que leur propre personne. Or, les enquêtes socio-démographiques rapportent que les journalistes sont majoritairement issues des classes moyennes supérieures ou des classes inférieures de la bourgeoisie. On pourrait donc penser que la précarité renverrait davantage à une peur de déclassement qu’à un déclassement effectif. Le terme de précarité manque cruellement de nuance, ou, pire, en est saturé. Si, dans son recours, on en réfère à une situation d’instabilité et de fragilité, alors cela ne doit pas concerner uniquement les journalistes à la pige ; un salarié type n’est pas solidement inscrit sur un marché du travail immuable et est tout aussi exposé au risque. D’autant plus que la connotation morale et normative que l’on donne au terme laisse à penser que celui qui s’épanouit dans l’instabilité ou la discontinuité relèverait de la déviance. Pourtant, il est possible de puiser sa stabilité dans l’instabilité. Il y a dans le vocable « précarité » une portée générale et globalisante qui cristallise la pige comme une pratique a-normale, soit en opposition à la norme. Et cette représentation peut parfois conduire des journalistes pigistes à déprécier leur travail, voire même à se mésestimer ; sans oublier que cette représentation sert idéalement les intérêts d’autres acteurs qui ont tout intérêt à ce que les journalistes pigistes se perçoivent ainsi ; et pas que les employeurs.

Propos recueillis par Eric Delon

4 Commentaires

Classé dans La vie des pigistes

4 réponses à “« Associer pige et précarité : un raccourci paresseux » (1)

  1. Cécile Michaut

    A mon avis, la précarité n’est pas tant la pauvreté, que l’instabilité (de quoi demain sera-t-il fait ?). Et l’on voit bien alors qu’il existe deux sortes de pigistes : ceux qui ont des collaborations régulières, et qui ne sont donc pas précaires, puisqu’ils sont de fait en CDI, et on ne peut pas stopper leur collaboration du jour au lendemain. ; et ceux qui multiplient les « one shot », bien plus à la merci des employeurs.

  2. lesincos

    Nous organiserons un débat prochainement à ce sujet en présence de l’auteur et rédigerons un post à la suite. Nous en profiterons pour recueillir son avis sur votre réflexion.
    Les Incos

  3. Pingback: Le jour des favoris [Twitter] — Épisode 14 | Les nuits du chasseur de films

  4. Heulot

    Magnifique effort pour sortir des clichés, comme celui pigiste=précarité. La difficulté, c’est que la multitude des réalités renvoient finalement à un non-être social, finalement appréhendé par personne. C’est, je crois une des difficultés des syndicats et des syndicalistes qui ont du mal à considérer les journlistes pigistes comme des salariés ordinaires, ce que dit pourtant la loi. Alors il me semble que la solution est de caricaturer un peu. Oui les journlistes pigistes sont des précaires. Oui, les journalistes pigistes subissent la paupérisation, pas seulement le déclassement. D’un point de vue restreint et purement syndical de la défense de ces salariés un peu particulier, il faudrait que les syndicats en fassent une priorité aussi grande que la défense des autres journalistes.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s