Depuis Pékin : « Mon expérience de pigiste m’a vraiment servi. »

Chargé de couvrir l’actualité chinoise depuis Pékin pour Radio France Internationale (RFI) depuis septembre 2010, le reporter Stéphane Lagarde évoque son quotidien de correspondant permanent d’une grande radio pour les Incos.

Photo: S. Lagarde

Comment qualifierais-tu tes conditions de travail ?

J’ai toujours rêvé d’exercer mon métier comme je le fais aujourd’hui ! Mes conditions de travail relèvent du luxe : on me paye mon logement et mon bureau en plein cœur d’une capitale, 80% de mes frais de téléphone, mais aussi mes courses en taxi sont remboursés par la radio. Il n’existe plus à RFI ce qui s’appelait à l’époque une « part étrangère », sorte de prime qui pouvait atteindre un niveau très important… Mais mon salaire tombe à chaque fin de mois, et je m’en félicite !

Avais-tu déjà été correspondant à l’étranger auparavant ?

J’ai passé trois ans en Corée du Sud comme pigiste pour différents médias à la fin des années 1990, l’Asie traversait alors la grande crise du FMI. Je travaillais pour Le Soir, La Tribune, Libération. C’était la bonne époque de Libération : j’avais souvent le feu vert de Pierre Haski pour faire des reportages de plusieurs pages, raconter de longues histoires, le quotidien me payait les trajets en train ! Et puis j’ai découvert RFI, qui s’intéressait beaucoup plus que les médias généralistes à la Corée. À cette époque, je travaillais aussi pour Radio Vatican : j’étais payé -je me souviens- 25 dollars le papier, et j’enregistrais directement mon papier sur le répondeur de la radio, c’était le seul moyen à disposition !

En Chine, as-tu un interprète permanent ? un fixeur ?

Ici, tous les correspondants travaillent avec des « assistants » ou « news producers ». Ces Chinois sont de véritables journalistes, parfois diplômés à l’étranger. Mon assistante a fait une école de journalisme en France, par exemple. Il faut savoir qu’en Chine un journaliste n’a pas le droit de travailler pour un média étranger en tant que journaliste…beaucoup deviennent donc assistants. Mon assistante a un vrai contrat de travail, ce qui implique une protection sociale, et elle gagne à peu près 1400 € par mois quand un ingénieur chinois gagne 300€ par mois. Être assistant(e) représente un véritable engagement, cela signifie être souvent convoqué par les services de police à « boire le thé » , c’est-à-dire à expliquer sur quoi on travaille et comment.

Ce qui est intéressant également, c’est la différence de moyens entre médias français et anglo-saxons en Chine. Je suis seul à Pékin avec mon assistante pour couvrir toute l’actualité chinoise, ce qui fait que je ne travaille pas loin de 16 heures par jour ! En comparaison, Bloomberg a un staff de 25 personnes, le Guardian a un permanent et un pigiste… Des journaux comme le New York Times ou le Washington Post envoient leurs correspondants s’imprégner du pays un an avant leur prise de poste ! Moi j’ai dû être opérationnel tout de suite.

Combien produis-tu par jour, par mois ?

Je fais en moyenne deux éléments par jour, et environ 60% de mon travail contient du son, c’est-à-dire des interviews ou des éléments de reportage. Je produis un grand reportage de 15 minutes tous les mois, sans parler des papiers pour le site web de RFI, et pour mon blog « Encre de Chine » que j’alimente régulièrement. Ce blog est pour moi l’occasion d’approfondir l’actualité, ce que ne permet pas le format radio… Quand on vit dans un pays comme la Chine, ce ne sont pas les sujets ni l’envie qui manquent à vrai dire !

Avec quels moyens techniques travailles-tu ?

J’ai le logiciel de montage basique de RFI sur mon ordinateur, ça me permet de monter voire de mixer…  Il peut arriver que je fasse tout sur mon Nagra (enregistreur ndlr) quand je suis en reportage. Mais je n’ai pas de technicien, de preneur de son.

De façon générale, mon expérience de pigiste m’a vraiment servi, m’a appris à me débrouiller. Je voyage pratiquement toujours en train… Ce sont des voyages qui peuvent aller jusqu’à 30 heures, mais ça me permet d’économiser, et donc d’être plus souvent sur le terrain. Autre pratique que je tire de mon expérience passée : enregistrer mes papiers une couverture sur la tête pour éviter la résonance de la pièce… avec bien sûr une lampe de spéléo sur le front pour lire mes notes !  C’est comme pigiste que j’ai appris ces « trucs » !

En quoi le fait de travailler en Chine impacte ton travail ? en termes de liberté d’expression notamment ?

Ici, tu te rends vite compte de trois choses : que les Chinois sont comme toi ; que tout est très contrôlé et qu’il est difficile de recueillir la parole des officiels par exemple, même si ça ne met pas en danger d’essayer ; enfin que les distances sont énormes (aller sur le barrage des Trois Gorges prend trois heures d’avion par exemple).

Concernant la censure, on travaille ici avec un VPN. Les VPN sont des logiciels qui permettent de contourner les interdictions qui frappent certains sites web, en passant par des serveurs étrangers. Un bon VPN coûte environ 120 dollars US par an, ce n’est pas rien. Au-delà de cette question technique, il faut savoir qu’en Chine un journaliste généraliste est beaucoup plus souvent convoqué par les autorités qu’un journaliste économique par exemple. Les commissaires te demandent si tu parles chinois, car si c’est le cas, ça leur pose problème : un journaliste qui maîtrise la langue peut plus facilement se fondre dans la masse…

Prends-tu des précautions vis-à-vis des autorités ?

Je ne cache rien de mon activité et ne censure pas mes sujets, sauf quand cela met en danger un Chinois, c’est ma règle. Il faut veiller aussi à préserver au maximum son assistant. Mon assistante a subi beaucoup de pression pendant la Révolution du Jasmin, les autorités ont appelé sa famille, etc. La seule autocensure que je pratique consiste à rendre anonymes certains témoignages : je l’ai fait dans mes reportages dans le Sichuan tibétain ou à la frontière coréenne, mais je l’ai précisé à chaque fois.

Personnellement je ne suis pas persécuté, il n’y a pas de policier devant chez moi… Il m’arrive d’avoir des mails de trolls, mais cela arrive partout !

Une petite anecdote pour finir ?

Oui ! Je suis à Kashgar en pays ouïghour alors que la ville est en plein couvre-feu. J’ai évité de dormir dans des hôtels pour échapper au contrôle de la police, mais celle-ci finit par nous trouver. Je m’en rends compte alors que je me trouve au milieu du grand bazar de la ville : dans la foule ouïghoure, je repère tout d’un coup un Chinois… Je me mets en tête d’aller aux toilettes publiques les plus proches pour dérusher tranquillement mes sons, mais le type me suit jusque dans les toilettes, il s’installe dans la cabine voisine. Je me suis retrouvé accroupi au-dessus de toilettes turques en train de dérusher avec la peur que le haut-parleur ne se déclenche… Voilà le genre de situations cocasses qui peuvent se produire sur des terrains « sensibles ».

Propos recueillis par Catherine de Coppet.

Poster un commentaire

Classé dans La vie de la presse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s