« Trnopolje – un été oublié » – avant-première en Bosnie

Ça a commencé sur la banquette d’un train Prijedor-Sarajevo, un peu après Doboj, quand l’Incorrigible pigiste et sa complice photographe se sont regardées et se sont dit: « Il faut qu’on revienne. »

Revenir, c’était revenir au village de Trnopolje, en Bosnie-Herzégovine. Deux mille âmes, une épicerie, une école et le silence. Et un tel besoin de parler que l’Incorrigible pigiste et sa complice photographe ne pouvaient pas ne pas revenir. C’est ce qu’elles ont fait, en embarquant avec elles un troisième larron, à la fois preneur de son, cadreur et monteur, et surtout assez fou pour partir en Bosnie à ses propres frais faire un webdocumentaire avec deux camarades qui n’en avaient jamais fait – et qui n’avaient jamais fait de film non plus. (Respect, Jean Bath!)

Tout ça parce qu’il y avait une histoire à raconter: celle d’une école devenue camp pendant l’été 1992, au début de la guerre et du nettoyage ethnique, puis redevenue une école, dans un petit village où le temps d’un été, des voisins et des collègues sont devenus victimes et bourreaux, et dont les enfants vont aujourd’hui à l’école ensemble. Une histoire à raconter, par ceux qui l’avaient vécue et qui continuaient de la vivre, mais qui ne pouvaient en parler.


Cinq tournages, des dizaines d’heures de rush, des recherches de producteur et de financements. De la fatigue, des « y en a marre », et puis malgré tout,  cette conviction que depuis le premier jour, on est incapables de ne pas aller jusqu’au bout.

Ça se termine à Trnopolje, presque deux ans après, sur le terrain de sport à côté de l’école, par une projection de film. Ça s’appelle « Trnopolje – un été oublié », c’est la première fois qu’on le projette et on le fait ici, à l’emplacement même du camp, devant les personnages du film, leurs familles, leurs voisins. Devant les habitants du village.

Et pourtant…

Six jours avant, le conseil du village est encore en train de débattre de l’autorisation à donner ou pas à cette projection. La discussion est vive. Notre film que pour le moment personne n’a vu réveille des peurs anciennes. Mais l’autorisation est obtenue.
Trois jours avant, on corrige encore le générique de fin avec l’Incorrigible pigiste dans un train finlandais et le troisième larron dans une auberge de Sarajevo, reliés par la magie du wifi.
Deux jours avant, on prépare une affiche qu’on imprimera finalement le jour même.
Un jour avant, on se rend compte d’une méga-coquille dans le titre bosnien du film, alors on corrige, on refait un export, on re-grave un DVD qui sera prêt le jour même.
Le soir même, quelques heures avant la projection, on accroche les affiches et on teste le matériel et on s’aperçoit qu’on n’a pas le câble qu’il faut pour le son. Un film sans son, ça va pas le faire. Quelqu’un part chercher un câble on ne sait trop où. Le câble arrive, deux heures après, on ne sait d’où, et miracle, ça marche. Ça va le faire. Sauf que paf, la lampe du vidéoprojecteur rend l’âme. Plus d’image. Un film sans images, ça va pas le faire. On envoie quelqu’un chercher une nouvelle lampe – trouvée, remplacée.

Nema problema,  disent les Bosniens,  « pas de problème », et ils ont raison.

Pendant ce temps, une centaine de personnes ont dîné, à de grandes tablées, repas offert par les organisateurs de la soirée: des associations locales. Des tapis ont été installés par terre, des chaises sont arrivées avec une camionnette, et après 23h, heure annoncée de la projection et fin de la prière du soir de ce mois du Ramadan, le terrain de sport se remplit encore plus. La toile blanche un peu tâchée, accrochée sur un but de handball, flotte légèrement au vent.

Tout est prêt.
Deux ans après la décision prise sur la banquette du train Prijedor-Sarajevo, tout est prêt: le film, le son, l’image. Et toutes ces personnes sont venues pour voir comment leur histoire sera racontée, là même où elle s’est déroulée, et là où elle continue de se dérouler.

Alors le son a beau être agrémenté d’un monstrueux buzz qui écrase à peu près tout sauf les voix, les couleurs ont beau être dix fois trop foncées, la toile a beau flotter dans le vent, le DVD a beau sauter avant le générique de fin corrigé trois jours avant, c’est la plus belle projection qui soit.
Parce qu’à cause de la projection, il y a eu la première réunion des associations locales avec le conseil du village, et un début de dialogue possible.
Parce qu’il y a eu trois personnes qui ont accepté de dire devant la caméra, puis devant le village, les choses qui ne se disent pas ici depuis vingt ans, et que c’est trois personnes sont là ce soir, fières de ce qu’elles ont fait.
Parce qu’il y a eu Nedzad qui a montré le film à son fils, et les mots de Mirela: « C’était important pour toute la famille parce qu’on a pu discuter ensemble. » Parce qu’il y a eu un ancien prisonnier du camp qui a retrouvé Rasma après la projection et est venu la remercier.

Et surtout, parce qu’au lendemain de la projection, il y a eu ces paroles de Sabiha, veuve depuis vingt ans:

« Je regardais les enfants de la photographe qui dormaient sur le tapis, le plus grand qui se réveillait en sursaut au moment des applaudissements, et le geste de sa mère pour le rassurer, lui dire de continuer à dormir. Ça m’a rappelé ma fille de six ans et moi dans le camp. Les enfants qui sursautaient quand il y avait des cris et des tirs. Et là, dans ce geste de la photographe qui rassurait son fils, au même endroit, c’était comme si quelque chose avait été lavé en moi. Comme si avec ce geste, quelque chose que j’avais porté en moi tout ce temps avait été apaisé. »

Parce que l’histoire de ce film se joue, depuis le premier jour, autant sur l’écran qu’en dehors.

Taina

PS. Pour les curieux: le webdocumentaire sera en ligne sur le site de Courrier International à la rentrée. Pour patienter, un extrait est en ligne. Et une page Facebook permet de nous suivre.

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Classé dans La vie des Incorrigibles

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