Olivier Cimelière, communicant : « l’infobésité, une opportunité unique pour les journalistes de se replacer au centre du jeu »

Olivier Cimelière, journaliste de formation, communicant successivement chez Nestlé, Ericsson ou Google, vient de publier « Journalistes nous avons besoin de vous ! »*

Il nous livre sa (très pertinente) analyse sur les bouleversements que rencontre la profession, les opportunités offertes par les nouvelles technologies et les relations entre presse et communication.

Montée en puissance du web, multiplication des canaux de diffusion… l’information est en pleine mutation. Certaines pratiques journalistiques vous inquiètent-elles ?

Il y a deux sujets particulièrement préoccupants pour l’avenir du journalisme et sa crédibilité en règle générale. Le premier tient à la précarisation croissante de la profession. Je ne parle pas seulement des rémunérations qui sont souvent ridiculement basses comparées aux efforts consentis pour réaliser un vrai reportage de fond. J’y ajoute le manque de temps et de moyens pour s’imprégner d’un sujet parce qu’il faut à tout prix livrer une compétition folle contre les autres médias et parfois déraper dans la surenchère.

A cet égard, l’irruption du net dans la chaîne de l’information n’a fait qu’accélérer ce phénomène, source de nombreuses dérives comme le copier-coller, l’approximation et l’homogénéisation de l’information, la course à l’audience où on privilégie toujours le même type de décodage : l’entreprise est forcément méchante, le syndicat forcément pétri de bonnes intentions. Si les reporters disposaient de plus de temps et pouvaient se spécialiser sur certaines thématiques, la valeur ajoutée des informations s’en trouverait grandement améliorée tant pour ceux qui les conçoivent que pour ceux qui les reçoivent.

Dans l’exercice de mon métier de communicant, j’ai vécu cette tendance à la paupérisation des rédactions. Là où j’avais auparavant 3 ou 4 interlocuteurs d’un même journal pour mon domaine d’activité, j’ai vu leur nombre se réduire comme une peau de chagrin. Avec pour ceux qui restent en poste, l’extrême difficulté à aller sur le terrain à la rencontre des acteurs plutôt que passer son temps à surfer sur Internet et téléphoner depuis son bureau.

Ma deuxième préoccupation concerne la persistance des préjugés et des schémas préétablis chez bon nombre de journalistes. C’est particulièrement prononcé à la télévision où les rôles sont souvent distribués à l’avance selon une trame récurrente. Le notable est un voyou. Le modeste quidam est une victime.

Les communicants sont en partie responsables de cet état de fait car certains ont eux-mêmes des pratiques qui jouent de l’écran de fumée, de la manipulation ou de messages tellement policés qu’ils en deviennent ridiculement peu crédibles et par ricochet suspects aux yeux du journaliste. A contrario, certains journalistes ne démordent pas de leur grille de lecture classique et biaisent ainsi leur vision de sujets parfois bien plus complexes que la surface des choses ne le laisse supposer.

Sur ces deux points, il y a un véritable travail de fond à effectuer pour régénérer la pratique du journalisme. Tout le monde y sera gagnant. Les reporters comme les communicants mais aussi et surtout les lecteurs et citoyens.

Quelles opportunités offrent les nouvelles technologies ?

Devant ce qu’on appelle communément « l’infobésité » issue des technologies numériques, les journalistes ont à mon sens une opportunité unique de se remettre au centre du jeu de l’information. Non plus selon le schéma ancien où ils étaient les intermédiaires entre les décideurs et le corps sociétal mais en devenant ce que les anglo-saxons appellent d’un mot que je trouve vilain mais très descriptif : des « news curators ». Au-delà de couvrir des événements, leur travail doit pouvoir aussi fournir des éléments de contextualisation, de décryptage, de prolongation de la réflexion et d’éclairages d’experts sur un sujet donnée.

Je citerai par exemple le « fact-checking » qui passe au crible des déclarations et s’efforce d’aller au-delà des postures et des affirmations. « Intox-Désintox », la rubrique de Libération, est remarquable à cet égard en proposant un regard critique et étayé sur des chiffres ou des faits. Dans le même ordre d’idée, le « Véritomètre » lancé par OWNI et I>Télé pour la campagne présidentielle procède de ces opportunités où le journaliste peut revenir à ses fondamentaux professionnels : informer, décoder, compléter ou même contredire en cas de mensonge ou déformation avérée.

Ensuite, le numérique offre plein de possibilités de traiter l’information de manière différente, dynamique, créative et accessible pour le public. Je parlerai en vrac du recours aux infographies animées ou pas, de l’usage de vidéos tutoriels pour expliquer des notions plus compliqués à expliquer, du journalisme de données qui recèle une mine d’infos pouvant être ensuite visualisées de façon très simple ou encore du web-documentaire qui plonge l’internaute au cœur d’un reportage et permet même d’interagir avec lui.

Une chose est certaine. Le journalisme doit à tout prix s’extirper de la querelle entre Anciens et Modernes. C’est d’ailleurs l’idée des « newsrooms » que les médias français mettent en place. Ce qui compte avant tout, c’est moins les canaux d’information que la qualité du traitement de l’info et l’accessibilité de celle-ci envers les publics concernés.

Dans quel sens le journalisme doit-il évoluer pour occuper toute sa place dans le jeu démocratique ?

Au-delà des aspects purement journalistiques, la profession devrait savoir sortir de certains réflexes corporatistes sur deux points : d’une part, une déontologie plus stricte pour ceux qui ont failli dans l’exercice de leur métier et d’autre part, une culture économique et gestionnaire accrue pour ceux qui dirigent des organes de presse.

Pour le premier thème, il ne s’agit sans doute pas d’établir une réplique de l’Ordre des Avocats ou des Médecins mais au moins de disposer d’une instance qui rassemblerait un collège de journalistes, d’éditeurs et de représentants de lecteurs via un médiateur par exemple (comme cela se pratique en Suède avec succès). A chaque dérapage observé, il y aurait une investigation de cette instance et si le cas est avéré, le fautif serait alors sanctionné au prorata de la gravité de la faute commise.

Or aujourd’hui, même s’il existe des chartes éthiques pour la presse et des régulateurs pour la télé et la radio, force est d’admettre que bien rares sont les mises à pied ou alors elles tombent sur le lampiste de service. Cette discipline accrue (sans tomber pour autant dans le tribunal disciplinaire !) aurait le mérite d’envoyer un signal positif auprès de la société civile qui nourrit souvent le sentiment que les journalistes se préoccupent rarement des conséquences parfois dramatiques de leurs reportages. D’où la défiance actuelle de la société à leur égard.

Pour le deuxième thème, il serait souhaitable de sortir de cette diabolisation de l’économie d’un journal. Nombre de médias en France sont mal gérés et s’en sortent aléatoirement avec des rustines publicitaires, des subventions d’Etat ou alors des recours accrus aux pigistes et des plans de licenciements quand les comptes virent vraiment au rouge. C’est une vision court-termiste dangereuse qui a affaibli la presse française d’autant que la publicité elle-même s’est réduite et n’a plus la même valeur économique sur le Web.

Un média doit vivre d’abord de la vente de ses contenus auprès de son public et ses abonnés. Cela n’exclut pas de diversifier les sources de revenus en accueillant notamment de la publicité mais celle-ci ne doit pas prendre une place démesurée dans le compte d’exploitation. Or, dans la presse, dès que vous parlez de contenus sous l’égide d’une marque rédactionnelle forte, vous êtes souvent suspectés d’être un horrible marchand de tapis. Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, disait pourtant qu’un journal ne peut pas s’absoudre des règles économiques s’il veut pouvoir conserver son indépendance et sa pérennité.

Si ces deux points sont abordés avec ouverture d’esprit, il est fort à parier que le journalisme regagnera ses lettres de noblesse et aura les moyens de jouer pleinement le rôle démocratique qui lui est dévolu.

Le métier de communicant doit-il aussi s’amender et pourquoi ?

Je viens en effet d’abondamment parler des remises en cause salutaires que les journalistes doivent opérer. Mais les communicants doivent également faire leur « révolution culturelle » et ne plus être des pondeurs de messages calibrés comme des œufs de poule. Surtout lorsque ceux-ci sont conçus en plus dans une optique purement publicitaire ou pire manipulatoire. Pour moi, c’est une approche stupide et bientôt obsolète car avec les médias sociaux, les journalistes comme les lecteurs ont des moyens grandissants de démonter ce genre de stratégie cosmétique.

Il faut arrêter de voir le journaliste comme un ennemi prompt à vouloir abattre l’entreprise et/ou la marque que le communicant représente (bien que certains reporters s’obstinent à être eux-mêmes des cogneurs patentés). Il faut sortir de ces logiques où l’objectif premier est de « neutraliser » la presse ou de l’abreuver d’histoires plus ou moins intéressantes.

Même si on ne peut pas toujours tout dire (pour des raisons légales souvent ou de confidentialité par rapport à la concurrence), le communicant se doit d’être un pourvoyeur d’informations et un facilitateur lorsque le journaliste a besoin de comprendre certains aspects. Je ne dis pas que nous aurons réponse à tout mais au moins, sortons de ce bras-de-fer où chacun gaspille son temps dans une dialectique stérile.

Du côté des communicants, il y a là aussi un long chemin de progrès car beaucoup voient encore leur fonction comme une extension de la publicité et du marketing au point de mesurer des retombées presse comme on mesure une campagne publicitaire ! Allons plutôt à la rencontre des journalistes pour comprendre leurs attentes et arrêtons de se réfugier dans des stratégies illusoires de spin-doctors qui se contentent bien souvent de planquer la poussière sous le tapis. A force d’accumuler les non-dits et d’abuser de manœuvres dilatoires, cela finit toujours par ressurgir et là, le prix médiatique à payer est terrible.

Recueilli par Aurore Gorius

Retrouvez Olivier sur son blog : http://www.leblogducommunicant2-0.com/

*Journalistes, nous avons besoin de vous, Edicool éditions, 2012.

2 Commentaires

Classé dans La vie de la presse

2 réponses à “Olivier Cimelière, communicant : « l’infobésité, une opportunité unique pour les journalistes de se replacer au centre du jeu »

  1. Julien

    Bravo pour cet entretien Aurore. J’ajouterais une chose concernant les propos d’OC sur l’économie des médias et de la presse en particulier, que sans doute il sous-entend. N’y-at-il pas trop de supports, de journaux ? Et n’y-a-til pas trop de journalistes, photographes, prestataires diverses, prêts à travailler pour ceux-là, pour qq kopeks ?

  2. Hey Julien, merci ! Et merci à Olivier. En fait, à ma connaissance, les stats de la commission de la carte sont stables, voire en léger repli (autour de 36.000). Bien sûr les journalistes n’ont pas absolument tous la carte de presse mais ça reste un bon indicateur. Je ne pense pas qu’il y ait trop de monde… En revanche la démultiplication des supports est assez massive (et s’est produite en un temps court, moins de dix ans) : beaucoup plus de chaînes, apparition des sites de journaux, des pure players, etc… Des rédac souvent moins solides financièrement, et du coup, bcp de précarité et donc aussi moins de spécialisation. Il faut être multi-cartes, multi-supports… Transition, déstabilisation. On est en plein dedans.

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