Pigiste, qui es-tu? (dernier épisode) Outsider, paria, marginal?

Sociologue et agrégé de sciences économiques et sociales, Olivier Pilmis a soutenu en 2008 à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), une thèse intitulée « L’organisation de marchés incertains. Sociologie économique de la pige et de l’art dramatique ». Après avoir examiné la spécificité du statut des pigistes (1)  la notion de multiactvité (2) et le concept d’identité pigiste (3), il revient sur l’image projetée et/ou intériorisée de ce dernier

Selon vous,  le journaliste pigiste se considère-t-il – osons utiliser les gros mots – comme un « paria », un « marginal », un « outsider » ? Comment son environnement professionnel le perçoit-il?

Il est toujours difficile pour un sociologue de répondre à ce type de questions. Je n’ai été confronté qu’à des discours et n’ai donc pu sonder réellement les âmes et les coeurs. Les trois termes ne sont pas strictement équivalents. Si on considère qu’un marginal est quelqu’un qui vit « en marge », la réponse dépend du « centre » par rapport auquel se définit cette « marge ». S’agit-il d’être « en marge » du journalisme ou « en marge » des rédactions? Peu de pigistes se considèreraient comme marginal dans le premier cas, davantage dans le second, qui correspondrait davantage à la définition d’ « outsider ». L’image du paria, quant à elle, est régulièrement associée à la figure du pigiste. Un ami, sociologue également, m’a ainsi raconté que, croisant une journaliste et lui demandant si elle était pigiste, celle-ci lui avait répondu: « non, vraie journaliste ». Au-delà de l’anecdote, la remarque indique la méfiance, voire le mépris, dont les pigistes peuvent faire l’objet.

De la part de qui ? Des journalistes intégrés ? Des rédactions en chef ?

Les pigistes sont parfois considérés comme de piètres journalistes. Cette idée peut être la conclusion de deux raisonnements différents. Un premier perçoit les pigistes comme un professionnel évoluant dans un monde hyper-concurrentiel et hyper-précarisé, où il faut donc aller vite, trop vite, et où l’on ne peut en conséquence que mal faire. La situation dans laquelle se trouveraient les pigistes leur interdirait d’effectuer un travail journalistique correct, de bonne qualité. Cet enchaînement est intéressant, et permet de rendre compte des phénomènes d’emballement médiatique. J’aurais néanmoins tendance à lui objecter qu’il ne s’applique pas spécifiquement aux pigistes, dans la mesure où ces derniers se positionnent prioritairement sur certains pans du marché journalistique (la presse magazine notamment) pour laquelle la contrainte de l’urgence est moindre que dans les quotidiens, la radio ou la télévision. Un second raisonnement repose sur deux hypothèses: la première postule que tout pigiste souhaite être « intégré » à une rédaction, et la seconde, que les rédactions intègrent les « bons » pigistes. Dans ce cas, les pigistes ne peuvent être que des mauvais journalistes. CQFD. C’est aller un peu vite en besogne. D’abord, le rapport des pigistes aux rédactions est assez varié. Si de nombreux pigistes ne rêvent que de rentrer dans une rédaction, certains s’accommodent parfaitement d’une condition qui rime avec davantage de liberté que de contraintes. D’autres journalistes « s’y sont faits », ce qui suppose de prendre en compte leurs parcours biographiques. D’autres enfin, ont renoncé à l’idée même d’une intégration justement à partir du constat (qui remet en cause la seconde hypothèse) que les rédactions n’embauchent pas, ou pas tout le monde. Ce dernier élément met en évidence les limites de la seconde hypothèse. Dans tous les cas, associer les pigistes (j’entends: tous les pigistes) à des parias du journalisme est évidemment abusif. De là à dire que les pigistes se considèrent ainsi, je ne saurais exactement me prononcer, même si c’est souvent le regard extérieur porté sur eux, et dont il est parfois difficile de s’affranchir parce qu’erronée ou non, elle peut avoir des effets réels. Il est en outre plus difficile de ne pas avoir le sentiment d’être un paria, ou au moins un déclassé, quand les revenus sont plus faibles. On revient alors sur la question de la carte de presse qui peut, dans une certaine mesure, alimenter le sentiment d’être un paria, ou un marginal pour le coup, du journalisme (ne pas avoir de carte de presse, ne pas satisfaire à la définition du journaliste professionnel, ce n’est pas rien). On aboutit alors même à une quatrième figure, que vous n’avez pas évoquée mais qui revient souvent, et depuis longtemps, qui est celle du « mercenaire ».

Propos recueillis par Eric Delon

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Classé dans La vie de la presse

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