Pigiste, qui es-tu? (1) Un journaliste, un vrai…

Sociologue et agrégé d’économie, Olivier Pilmis a soutenu en 2008 à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), une thèse intitulée « L’organisation de marchés incertains. Sociologie économique de la pige et de l’art dramatique ». Autrement dit, l’univers des pigistes lui est parfaitement familier. Spécificité statutaire, multiactivité, sentiment identitaire, relation avec les rédactions, l’universitaire passe en revue – et en quatre rendez-vous sur ce blog  – la situation, diverse et variée (par nature) de 20% des journalistes.

Le pigiste est-il, véritablement, un journaliste « comme les autres » ?

La Convention Collective Nationale de Travail des Journalistes (CCNTJ) n’établit aucune différence entre les pigistes et ceux qui ne le sont pas. Les « pigistes » n’y sont évoqués que pour rappeler qu’ils peuvent bénéficier d’un régime de prévoyance, et la pige, que pour mentionner qu’il convient d’en déterminer un niveau minimum. La CCNTJ traduit de ce fait l’assimilation des pigistes à l’ensemble du groupe des journalistes professionnels depuis la vote de la loi Cressard en 1974. Tout ceci fait écho avec la formule d’un ancien journaliste (et ancien ministre communiste), Jack Ralite, qui, durant les débats précédant le vote de la loi Cressard, contesta le terme même de « pigiste », qui revient à en faire des « journalistes entièrement à part » alors qu’ils sont des « journalistes à part entière ». Même si le statut juridique des pigistes ne diffère pas de celui de tout autre journaliste professionnel les conditions (sociales et économiques) d’exercice de leur activité de journaliste ne coïncident pas, loin s’en faut, avec celles de leurs confrères non-pigistes. D’abord, parce qu’une loi peut ne pas être respectée, par des employeurs « indélicats », malhonnêtes et qui tirent avantage d’un rapport de forces favorable. Mais aussi par des employeurs et des pigistes qui, souvent, l’ignorent ou trouvent une « bonne raison » de ne pas la respecter.

Le mode de rémunération est-il bien une spécificité du pigiste ?

Absolument. Payés à la tâche, les pigistes sont, au sens strict, des « tâcherons ». Il convient néanmoins d’en prendre toute la mesure. Pour le dire d’un mot, ils vivent réellement de leur plume: leur rémunération est entièrement assise sur le nombre de feuillets qu’ils produisent. Pendant qu’il enquête, qu’il se rend sur un quelconque terrain, un pigiste n’est pas toujours payé; il ne le sera souvent qu’au moment de la publication des articles nés de ce reportage. C’est ici une différence fondamentale entre les pigistes et les non-pigistes, notamment parce qu’elle trouve une traduction immédiate dans les conditions de travail que connaissent les uns et les autres. Les pigistes sont confrontés à un impératif de production ou d’activité que ne connaissent pas les non-pigistes, ou pas avec la même intensité. Leur condition de « tâcheron » explique aussi les caractéristiques de leurs revenus qui, s’ils ne sont pas toujours aussi modestes qu’on pourrait le croire, demeurent souvent fortement volatiles. Demander aux pigistes le montant « moyen » de leurs revenus est régulièrement un moment intéressant pour un sociologue, tant cette question, simple à formuler, peut les plonger dans des abîmes de perplexité. Le lissage de leurs revenus est alors un enjeu important, afin d’éviter de subir les contraintes d’une comptabilité personnelle imprévisible.

Autre(s) particularité(s) du pigiste ?

Les pigistes sont des journalistes particuliers dans la mesure où ils entretiennent le plus souvent des relations avec plusieurs rédactions, c’est-à-dire avec plusieurs employeurs. Avec chacun d’entre eux, ils se trouvent dans une relation d’extériorité, même relative. Les pigistes ne disposent que rarement d’un bureau au sein des rédactions et travaillent généralement à domicile. Là encore, cette caractéristique génère des implications importantes. D’une part, pour beaucoup d’entre eux, l’absence de distinction entre lieu de travail et lieu de vie (travailler dans son salon, c’est aussi recevoir des amis, voire dormir, dans son bureau) recoupe l’absence de distinction entre temps de travail et temps hors-travail, entre vie professionnelle et vie personnelle. Mais, d’autre part, cela signifie aussi que bon nombre de pigistes ne participent pas à la vie collective des rédactions – aux conférences de rédaction et autres réunions qui rythment la vie de la presse et au cours desquelles s’élabore une ligne éditoriale. Ils travaillent avec les rédactions mais en sont généralement absents. En ce sens, opposer des journalistes « pigistes » à des journalistes qui, eux, seraient « intégrés » n’est pas dénué de sens. Notez toutefois que ce n’est pas le cas de tous les pigistes.  Au cours d’une enquête au sein de rédactions, on peut croiser dans les couloirs d’un quotidien national quelques journalistes qu’il est impossible d’identifier comme des pigistes, mais qui pourtant le sont bel et bien.

Propos recueillis par Eric Delon

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