Karim Boukhari : « Nos enquêtes dérangent, alors on est sanctionné économiquement »

karim boukhari

Karim Boukhari

Directeur de publication de  Tel Quel, premier hebdomadaire francophone au Maroc, Karim Boukhari signe le très politique édito du magazine. Moins frontalement opposé au pouvoir que Le Journal, un autre hebdo financièrement asphyxié, Tel Quel n’en affiche pas moins des positions tranchées. Plusieurs fois censurés, Karim Boukhari  et sa rédaction regardent chaque semaine « le Maroc tel qu’il est ». Interview.

Comment peut-on être journaliste au Maroc ? 

Pas facile ! Eprouvant. Bien sûr la question pose celle de la liberté d’expression. Eh bien… elle n’est pas absolue, mais elle existe. Je sais d’où l’on vient, de Hassan II, et je peux vous dire que les frontières ont bougé. J’ai démarré il y a 22 ans : au fil du temps j’ai appris que plus on ose, plus on progresse. Alors oui c’est vrai on s’est fait parfois censurer. Oui notre ton, nos enquêtes dérangent, alors on est sanctionné économiquement. Sur les campagnes institutionnelles, les annonceurs plus ou moins proches des cercles du pouvoir désertent nos pages. On engrange trois fois moins de publicité que d’autres news, alors que nous sommes de loin leaders en diffusion. Mais même si les progrès ne sont pas irréversibles  ici, un bon journaliste peut faire son métier. Et en vivre bien : les salaires sont élevés, dans un pays pauvre. Enfin sur le fond, sur le rôle et l’utilité sociale, il y a tant à faire ! Cela dépend de chacun. Moi j’ai l’impression d’apporter quelque chose à mon pays. D’être un acteur de la société. D’agir pour l’améliorer.

Cette attitude est-elle compatible avec le recul critique sur les faits et leur analyse dépassionnée, bref une approche journalistique en dehors de toute velléité militante ?

TelQuel402

Tel Quel N°402

On n’a pas le choix. On est des avant-gardistes, avec un impact fort sur l’opinion, donc il y a téléscopage  avec le pouvoir. Aux antipodes de ceux qui s’autocensurent ou adoptent une ligne délibérément conciliante. Ceci dit, je refuse que nous soyons assimilés à des « Refuzniks », à des opposants. Nous ne sommes pas des militants ! Si nos positions coïncident avec tel ou tel parti, tant pis ou tant mieux, mais on ne s’aligne sur personne. Prenez le Mouvement du 20 février (Mouvement de contestation né dans le sillage des révoltes tunisiennes/égyptiennes, qui manifeste en nombre chaque mois pour pousser à des changements profonds du régime, ndr). On les comprend, on les soutient, mais on n’est pas leur porte-parole. Autre exemple : le référendum sur la réforme de la Constitution. A mes yeux, un show catastrophique organisé pour tourner au plébiscite du roi. Résultat : un « Oui » à 98,5%, seules les dictatures sont capables de telles performances, comme je l’ai écrit dans mon dernier éditorial. Malgré mes réserves, et malgré le fait que j’ai personnellement basculé en faveur du boycott, Tel Quel n’a pas adopté de position officielle. Nous avons des convictions, des idées, des infos, mais je ne veux pas isoler le journal.

Etes-vous optimiste pour la liberté de la presse au Maroc ?

Il faudrait déjà en finir avec la détention arbitraire de journalistes : c’est rare mais ça arrive. C’est le cas en ce moment avec Rachid Niny, qui d’ailleurs ne manque pas une occasion de nous cracher dessus dans son journal (Al Massae, arabophone, R. Niny en est le directeur, ndr), mais dont nous estimons inacceptable la détention et le refus des droits élémentaires. On se bat pour qu’un code de la Presse voie enfin le jour.  Autre point noir : au Maroc, il n’y a pas de relation d’égal à égal entre l’interviewer et l’interviewé en situation de pouvoir, quel qu’il soit. Pas de culture du « on » : l’important est dit « off ».

Dites-vous bien que nous avons un chef d’Etat, le roi, qui ne parle pas à sa presse :  c’est grave ! Il finira par le faire. Des verrous vont sauter, la pression est forte. Dans le passé, il a su avancer, parfois timidement, sur la question des femmes, sur les Droits de l’homme. Mais aujourd’hui, je suis très déçu des derniers événements, je les vis comme une régression. Avec la réforme de la constitution, le roi avait l’occasion de marquer une rupture avec les pratiques du passé. D’adopter des mesures profondes, de laisser une vraie campagne s’organiser… Il a raté cette occasion. De très nombreux Marocains sont allés voter la mort dans l’âme, pour qu’on ne dise pas d’eux qu’ils sont contre le roi. Quand on assiste à ce genre de dérapage, on touche du doigt le fait que l’on n’est pas en démocratie.

Propos recueillis par Laurent Bailly

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1 commentaire

Classé dans La vie de la presse

Une réponse à “Karim Boukhari : « Nos enquêtes dérangent, alors on est sanctionné économiquement »

  1. Laurent Bailly

    On s’est retrouve au café La Presse, sur l’une des grandes artères de Casablanca. Serveurs en livrée noir et blanc, façon brasserie parisienne des années 50, télé géante en surplomb (pas question de rater le foot), voilà pour le décor. Juché sur son tabouret de comptoir, Karim, jean et T-shirt, m’offre un verre et yalla, c’est parti pour une demi-heure d’interview.

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