Grosse fatigue (les journalistes ont mal au travail)

Les journalistes ont mal au travail (pour plagier le titre du documentaire réalisé par Jean-Michel Carré). C’est le constat que dresse Technologia, cabinet spécialisé dans la prévention des risques professionnels, mandaté notamment chez Renault et France Telecom après des suicides de salariés. En partenariat avec le Syndicat National des Journalistes, il a mené une étude sur les liens qui unissent « le travail réel des journalistes, la qualité de l’information et démocratie ». (1)

Le journaliste est un travailleur comme un autre…

Un panorama qui fait du journaliste à la fois un travailleur comme un autre, précarisé, malmené dans son métier, et « un auxiliaire de la démocratie » dont un des piliers s’appuie sur la liberté de la presse. En particulier, la profession se sent fragilisée par des pressions économiques plus fortes. La main mise des groupes industriels sur les groupes de presse, le pouvoir de l’Etat, menacent son indépendance, l’érosion du lectorat rend les journaux plus dépendants des annonceurs publicitaires.

73% indiquent que leur charge de travail a augmenté ces dernières années

Ainsi, près des deux tiers des journalistes de presse écrite se sentent menacés par le zapping des lecteurs, 43% des journalistes télé se sentent menacés par les intérêts de l’Etat et 50% seulement se sentent indépendants, l’auto-censure étant l’ennemi le plus insidieux. La fragilité du modèle économique affecte les conditions de travail et la qualité de l’information. 46% admettent ne pas avoir assez de temps de récupération entre deux périodes particulièrement chargées, 68% estiment devoir travailler plus vite qu’auparavant, 73% indiquent que leur charge de travail a augmenté ces dernières années.

Boulimiques d’informations

A ces menaces récurrentes s’ajoute une mutation technologique sans précédent (exceptée peut-être l’imprimerie de Gutenberg). Avec le web, les réseaux sociaux comme Twitter, le temps s’est accéléré. Un événement en chasse un autre (les révolutions arabes, Fukushima, la mort de Ben Laden, l’affaire DSK…) à une vitesse folle, faisant de nous des boulimiques d’informations (que celui qui n’a pas été un lecteur compulsif les premiers jours de l’affaire DSK me jette le premier plomb !) finalement bien mal informés. La dictature de l’instantanéité heurte le temps de l’enquête, nécessaire à la vérification des informations, pierre angulaire de l’éthique professionnelle (déjà que trop de journalistes ont une fâcheuse tendance à s’asseoir dessus). Les rédactions s’étant réduites au fil des plans sociaux, le journaliste se retrouve homme à tout faire, il twitte, nourrit le site internet de podcast entre deux articles de presse écrite, de plus en plus truffés de coquilles faute de secrétaire de rédaction en nombre suffisant.

« En concurrence avec des citoyens plus ou moins avertis »

« Sur l’aspect organisationnel, l’arrivée du Web transforme le métier de journaliste. Les compétences requises, liées à la recherche d’informations ou encore à la mise en ligne d’articles, deviennent des exigences de plus en plus répandues. Or, ces nouvelles exigences ne sont guère prises en compte comme de véritables besoins et ne débouchent sur aucune formation ». « L’expansion de l’information sur internet par l’arrivée de nouvelles techniques, met en concurrence les journalistes avec des citoyens plus ou moins avertis qui parasitent, court- circuitent voire alimentent leur rôle de médiateur de l’information. Tout un chacun peut s’improviser « journaliste » et déclencher un buzz sur le Net qui revient en boomerang dans les rédactions. Les journalistes se sentent dépossédés par cette intrusion manifeste dans l’exercice de leur profession qui accélère le rythme de travail, et dégrade, par ailleurs, la qualité de l’information ». Ces mutations fragilisent jusqu’aux plus grands, tel le New-York Times qui a supprimé plusieurs centaines de postes.

Collectifs de pigistes en vogue

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Collectif "Les Incorrigibles" ©Magali Corouge

Les pigistes témoignent aussi de conditions de travail précarisées et se regroupent de plus en plus au sein de collectifs, pour faire jouer les solidarités et l’entraide. Dans un système de piges où aucune position n’est définitivement acquise, l’érosion psychologique guette plus qu’ailleurs. « On vieillit mal dans ce métier ! » D’autant que les tarifs stagnent, que des propositions de piges scandaleuses sous statut d’auto-entrepreneur tirent le niveau vers le bas.

Des jeunes pigistes « subventionnés » par leur famille

« Les tarifs des piges ne tiennent pas toujours compte des seuils réglementaires ou de l’inflation et tendent à diminuer. Un marché de l’emploi affaibli par une crise économique et un nombre élevé de journalistes peut inciter les employeurs à baisser leurs tarifs. Les tarifs miséreux proposés par certains employeurs ne freinent pas les jeunes journalistes dans la collaboration ; avec en toile de fond, on l’a précisé, les « subventions » de la famille sans lesquelles nombre de jeunes pigistes ne pourraient pas longtemps vivre – à Paris qui plus est – avec de tels revenus. La précarité acceptée a alors pour effet un certain dédouanement des employeurs en matière de réglementation ».

« L’affaiblissement des journalistes comme travailleurs a affadi la démocratie comme modèle politique. On voit bien se dessiner l’importance de cette fonction sociale de médiateur de l’information qu’il convient de refonder si on veut éviter l’altération de la démocratie ». Une vérité qu’il n’est pas inutile de rappeler. Et qui n’interdit pas de critiquer la profession, accusée à raison de connivences, de conformisme et de frilosité dans le traitement de l’actualité.

Sarah Delattre

(1) L’étude complète, qui s’appuie sur les réponses d’un millier de journalistes et de 130 entretiens en face à face, est visible sur le site de Marianne. Coup de chapeau à l’hebdomadaire qui a publié deux articles étayés, le premier dans sa version papier est signé Denis Jeambar (n° du 4 juin), le second sur internet est signé Régis Soubrouillard.

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Classé dans La vie de la presse

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