Pigiste : se spécialiser ou pas? Pas si simple

Clémence Aubert

Professeure associée à l’ESG Management School (Paris), docteure en Sciences Economiques, Clémence Aubert a publié, l’an dernier,  sa thèse de doctorat sur « La figure du pigiste comme forme de mobilisation de la main d’œuvre : le cas de la presse écrite française ». Elle évoque les enjeux de la spécialisation chez le journaliste pigiste.

La spécialisation est-elle une réalité pour les journalistes pigistes?

La presse spécialisée (grand public ou technique et professionnelle) regroupe la majorité des titres de la presse écrite. L’existence de ce type de presse peut facilement expliquer la recherche en externe, par cette dernière, d’une spécificité qui n’existe pas en interne. Dans ce cas, il est alors possible pour l’employeur de faire appel à des pigistes. Les données disponibles sur le sujet démontrent que les pigistes sont, en effet, majoritairement employés par la presse spécialisée.

Quels sont les principaux avantages, pour un pigiste, de se spécialiser?

La question de la spécialisation est complexe car elle joue dans les deux sens : à la fois comme un atout et comme une limite. L’idée est de savoir en faire une force, une valeur ajoutée en toutes circonstances. Il existe plusieurs sortes de spécialisations, plus ou moins pointues. Certaines sont plus facilement redéployables que d’autres et permettent alors au journaliste de pouvoir multiplier ses collaborations pour des titres, voire des supports différents. Le journaliste peut ainsi réaliser des économies d’échelle en déclinant un même thème pour plusieurs supports, avec des angles différents, des formats divers,… Lorsque le journaliste est spécialisé (soit parce qu’il possède un diplôme reconnu dans un domaine, soit parce qu’il s’est formé « sur le tas », soit parce qu’il possède des compétences liées à une passion), cela lui confère une certaine expertise. En quelque sorte, il « possède le réseau qui va avec ». Il aura donc plus facilement accès aux contacts, et ses derniers seront sans doute plus rapidement appropriés au thème. C’est aussi un gain de temps dans la recherche d’informations.

Quelles pourraient être les limites de la spécialisation ?

Le risque de la spécialisation est de s’enfermer dans un secteur, un domaine. On peut pointer deux types de problèmes :

-pour le journaliste, c’est le risque de ne pas trouver suffisamment de support pour publier

-pour l’employeur, le signe d’une trop grande spécialisation peut traduire le fait que le journaliste n’est pas suffisamment polyvalent et ne saura pas s’adapter. Il est cantonné à une rubrique, à un type d’événement…

Posséder plusieurs spécialisations peut en réalité constituer une clef de maintien dans le journalisme à la pige. On ne demande pas de toute façon à un journaliste d’être ultra spécialisé. Lorsque le journaliste a besoin d’informations particulièrement «pointues », il peut interroger des experts (sportifs, scientifiques,…). Le journal peut également faire directement appel à des non journalistes pour des contributions hyper spécialisées.

En quoi cette spécialisation est-elle – ou non – une aubaine pour les employeurs?

La spécialisation n’est pas propre aux pigistes ni même aux journalistes. De manière générale, sur le marché du travail, l’employeur cherche à collaborer avec le travailleur le plus « adapté » à ses besoins : en termes de qualification, de compétences,… Pour le journalisme, c’est la même chose : lorsqu’il faut un article sur un sujet en particulier, l’employeur préférera un journaliste qui a une connaissance et des contacts dans le domaine. Si cette compétence n’existe pas en interne, alors, l’employeur ira la chercher en externe, auprès de journalistes pigistes. Ce recours sera plus ou moins grand en fonction du type de presse (spécialisée ou non) et de sa périodicité. Cet élément est très important car le recours aux journalistes pigistes ne sera pas le même selon la fréquence de parution du titre : hebdomadaire, mensuel,…Plus les délais de production sont longs, plus le recours à une main-d’œuvre non stable est possible. Lorsque le journaliste est spécialisé c’est un gage pour l’employeur qu’il connait le domaine pour lequel il va écrire. L’employeur sera plus enclin à lui donner et redonner des articles (dans le cadre d’un travail à la commande). Mais le journaliste a tout aussi intérêt à écrire dans son domaine de spécialisation pour les raisons évoquées plus haut.

Propos recueillis par Eric Delon

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4 Commentaires

Classé dans La vie de la presse

4 réponses à “Pigiste : se spécialiser ou pas? Pas si simple

  1. Jucelink

    Excellente analyse.
    Si tous les docteurs pouvaient être aussi limpides et synthétiques dans leurs propos

  2. Xavier Toutain

    Analyse intéressante qui donne envie de lire le livre potentiel tiré de cette thèse (-;

  3. Thiago Bohme

    Propos clairs et précis… Pour quand un livre Mlle. Aubert ?
    Vous pourrez me compterez pour sûr parmi vos lecteurs !

  4. Mlle Aubert, on demande le livre!!!

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