Doutes et distance

Je termine un reportage de plusieurs semaines dans un service d’oncologie pédiatrique. J’ai suivi un photographe qui, lui, venait là depuis dix mois déjà. Il m’a montré ses images, parlé de ses motivations et de son approche, et il m’a convaincue. Je suis arrivée en terrain conquis, face à des gens dont je n’avais pas besoin de gagner la confiance puisqu’ils l’avaient déjà accordée à celui qui tenait l’appareil photo.

Après le premier jour dans le service, j’ai douté.

Pour la première fois en dix ans de journalisme, je me suis demandé si j’arriverai au bout d’un sujet. Ce n’est pourtant pas la première fois que je côtoie des sujets dits « difficiles », faits de souffrance, d’errance ou de mémoires écorchées. Ce n’était pas la première fois non plus que je côtoyais le monde du cancer que j’avais frôlé à travers la maladie d’une proche.

Mais là, dans ce service, il y avait N., un petit garçon de l’âge du mien, avec les mêmes jouets et les mêmes caprices. Et une tumeur en plus qui lui allait peut-être lui voler son prochain anniversaire.

J’ai mis deux jours à me remettre de ce premier jour et de mes doutes. A comprendre que ce qui me faisait douter de ma capacité à traverser ce sujet-là n’était ni la mort, ni la souffrance, mais ma propre émotion face au monde que je découvrais. Et qui risquait de prendre le pas sur celle des autres.

Car le danger n’est-il pas avant tout là: d’être emporté non plus par l’émotion des autres mais par la sienne, au point de ne plus réussir à transmettre sincèrement celle des autres, aveuglé par la sienne? N’est-ce pas là, la vraie trahison des propos qu’on reproche aux journalistes?

Ma capacité à faire ce travail-là n’allait-elle pas dépendre avant tout de la distance que j’arriverai à mettre entre ma propre émotion et celle des autres, sans pour autant la nier – parce que ce n’est qu’en étant touchée moi-même que je réussirai à transmettre le ressenti des autres?

Quelle est la bonne distance? Peut-être est-ce celle où notre propre émotion ne nous rend pas aveugle et ne nous fait pas reculer de peur, mais nous ouvre les yeux et les oreilles, celle qui permet d’assumer la subjectivité de notre regard sans pour autant l’imposer à ceux dont on transmet la parole, ni à ceux qui la recevront.

J’ai réfléchi, et j’ai continué mon reportage en me fixant une date limite.

Hier, cela devait être aussi mon dernier jour dans le service.
Je ne le savais pas encore, mais c’était aussi le dernier jour de N.
Il est décédé ce matin.

Il est temps pour moi de me mettre à écrire.

Taina

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3 Commentaires

Classé dans La vie des Incorrigibles

3 réponses à “Doutes et distance

  1. Très bon article sur un sujet bien difficile à traité. J’ai aussi côtoyé ce monde de souffrance avec beaucoup d’émotions. La réflexion vient après, beaucoup plus tard.

  2. Pffff…. dur! Ton post m’interroge également sur notre place à nous, journalistes, sur ce genre de terrain. Pas dans l’action, pas dans l’aide, essentiels pourtant, mais dans une position fragile et pas toujours comprises des acteurs d’un drame. Je comprends que tu aies eu des interrogations.

  3. Laurent Bailly

    Merci de ce témoignage sobre, pudique, généreux. Humainement, professionnellement : merci d’avoir partagé cette expérience et ce questionnement.

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