Le temps, un luxe

L’Incorrigible pigiste s’accorde parfois le luxe – si rare et qui pourtant devrait être la règle du métier – de passer du temps sur un sujet. Passer du temps, ça veut dire suivre des personnes pendant plusieurs mois, aller à leur rencontre en n’ayant pas de texte à rendre dans la demi-heure qui suit, fouiller et refouiller de la doc et… réfléchir.

Et là, on mesure les dégâts que nous faisons au quotidien, quand nous travaillons comme nous le faisons si souvent: à la va-vite. Quand le papier doit être rendu pour le lendemain, un « témoin » (on ne les appelle plus des personnes, mais des témoins) vous suffit. Celui qui refuse, on le zappe pour ne pas perdre de temps à tenter de le convaincre, et une fois le précieux témoin trouvé, on lui pose nos trois questions, on écoute à peine les réponses parce qu’on les connaît déjà puisqu’on aura chercher le fameux témoin en fonction de l’angle de l’article. (Tiens, un autre mot curieux: « l’angle »…) Et hop, voilà l’article joliment bouclé, prêt à être livré au rédacteur en chef, euh, pardon, aux lecteurs!

Tout ça laisse des gens qui ont eu l’impression de ne pas avoir été écoutés, d’avoir vu leurs propos déformés, d’avoir été utilisés. Ou, au choix, des gens très contents d’avoir bien fait leur travail de communication quand ce sont ce que l’Incorrigible pigiste appelle des « témoins professionnels »: ceux qui ont déjà répondu à quinze journalistes sur le même sujet et qui savent par conséquent leur servir la phrase toute faite et la formule bien ficelée qui colle pile à « l’angle ». (Le revoilà, celui-là.)

Mais alors quand vient à l’Incorrigible pigiste l’idée biscornue de prendre du temps, tous ces gens n’y comprennent plus rien. Les seconds disent qu’ils ont déjà répondu aux questions, « c’est bon, vous avez ce qu’il vous faut là? » Et les premiers sont méfiants, sur leurs gardes, effrayés par la perspective de se faire avoir. Il faut alors passer encore plus de temps à expliquer le pourquoi du comment – exercice très fructueux d’ailleurs parce qu’expliquer ses motivations et ses intentions à la personne lambda, donc au lecteur potentiel et non pas au rédacteur en chef, ça force à formuler tout ça autrement et… à réfléchir. Pas simplement au sujet, mais aussi à la façon dont on pratique son métier.

Serait-ce là, le vrai luxe?

Evidemment, dans les trois quarts des cas, l’Incorrigible pigiste arrive à la fin de son enquête avec des heures de travail qu’il a arrêté de compter parce que ça lui donne envie de débuter une nouvelle carrière à la caisse du MacDo, et avec un sujet qu’il faudra encore vendre à des rédactions qui le renvoient cruellement à la réalité.

« Alors, c’est quoi votre angle pour ce sujet? Ah bon, les nouvelles routes des clandestins vers l’Angleterre. Bon, bon, intéressant… enfin, on a déjà parlé des sans-papiers il y a un an, vous savez. Et vous tenez d’où ces informations? Quatre mois d’enquête sur le terrain avec les clandestins, OK. Mais est-ce que vous avez des témoignages des passeurs? Non? Alors, non, ça colle pas du tout, nous, on aurait été intéressés par les témoignages des passeurs. »

Mais entretemps, que de rencontres qui valent bien les heures qu’on considérerait perdues si on s’en référait au montant de la pige, quelle occasion de se poser des questions qu’on se pose trop rarement:

Comment ai-je envie de travailler?
Quelle sont les traces que mon travail laisse, non pas sur des pages de journaux mais sur le terrain?

Taina

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Classé dans La vie des Incorrigibles

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